« Dans le droit d’aujourd’hui, de la Faculté à la pratique, on court le risque de perdre de vue le fait central qui a rendu les lois nécessaires à l’origine : le fait que nous sommes formés et existons à travers un réseau de relations. Nos lois sont construites pour les relations. Elles les renforcent en clarifiant et en rendant obligatoires les droits et les responsabilités que la vie en société implique. Toutefois, ce n’est qu’en lien avec la nature relationnelle des êtres humains que la loi fait sens. Et pourtant nous donnons aux lois qui entourent la relation plus d’importance qu’aux relations elles-mêmes, permettant ainsi à la science juridique de prendre le pas sur l’humanité. »

Steven KEEVA, Transforming Practices, Finding Joy and Satisfaction in The Legal Life”, Tenth Anniversary ed., Am. Bar. Ass., 2009, cité dans Kim WRIGHT, Lawyers as Changemakers. The Global Integrative Law Movement, Am. Bar. Ass., 2016, pp.297-298 (traduction libre)

 

A voir la manière dont se déroulent certains litiges, dans les salles d’audience, dans les cabinets d’avocats ou dans les études notariales, on pourrait avoir l’impression qu’il n’y est question que de faits auxquels on applique le droit.  On se dispute sur les faits, la preuve des faits, puis sur le droit applicable et encore sur la manière de l’appliquer.

Tous ces mouvements, toute cette énergie dépensée, pourraient presque nous faire oublier qu’au cœur de tout litige, qu’elle qu’il soit, se trouve toujours une relation. Relation de couple, relation familiale, relation contractuelle, relation entre associés, entre client et fournisseur, etc…

Les lois sont des constructions mentales, des mythes, destinées à encadrer ces relations. C’est leur finalité. Elles sont nées parce que l’être humain a éprouvé la nécessité de s’organiser pour mieux répondre à ses besoins. Cette organisation a pris la forme de règles que les membres d’une société sont censés suivre.

Toutefois, ces lois ne font pas la relation : elles sont destinées à la servir. Lorsqu’un conflit surgit, s’appuyer exclusivement sur les règles de droit pour le résoudre, c’est faire abstraction du substrat initial que constitue la relation.

En d’autres termes, le recours au droit et plus encore à l’institution judiciaire revient à amputer la réalité de la relation d’une bonne part de sa substance. Le droit constitue une prisme de perception produit une réalité diminuée (et non augmentée). Il est logique dès lors que les solutions qui vont émerger sur la base d’une lecture exclusivement juridique d’un problème ne peuvent qu’être insatisfaisantes ou frustrantes.

Aujourd’hui, de plus en plus de personnes ressentent une espèce d’insatisfaction, de lassitude, une impression de vide et de gesticulations inutiles lorsqu’il est question de procès. Dans le meilleur des cas, un bref sentiment de victoire traversera celui qui aura le sentiment de « gagner » une négociation ou qui recevra un jugement qui lui est favorable. Sentiment de courte durée généralement. Car la négociation ou le procès axés exclusivement sur la loi est incapable de soigner la relation.

J’ai la conviction que les relations, une fois nouées, ne cessent jamais, bien que ce soit plus visible dans certains cas que dans d’autres.

Les époux divorcés seront en relation pendant des années s’agissant de leurs enfants.  Non seulement tant que les enfants sont mineurs ou qu’il y a nécessité de communiquer sur la manière de prendre en charge leurs besoins. Mais la relation se poursuit encore ne fût-ce que parce qu’il y aura les épreuves et les joies vécues par les enfants communs, l’arrivée des petits-enfants, etc…

Même le DRH d’une grande entreprise, qu’il le veuille ou non, porte en son cœur toutes les joies et toutes les difficultés qu’il a rencontrées avec les salariés qu’il a embauchés ou licenciés.

Les associés qui se sont déchirés gardent le plus souvent en eux l’amertume d’un projet avorté ou d’une affaire qui a mal tourné. Cette mémoire de la relation est toujours là et à vocation à poursuivre son œuvre.

Le bailleur qui a vu son logement dégradé ou le locataire qui s’est senti abusé : l’un comme l’autre garderont cette expérience douloureuse en eux pour longtemps.

Bref, ces relations nous forgent, de même que nous sommes ce que nous en faisons. Nous nourrissons ces relations et ces relations nous nourrissent.

Nos interactions avec les autres, notamment dans le conflit, produisent des conséquences sur nous-mêmes. Selon que je suis dans une énergie vengeresse ou une volonté de domination, ou encore dans une attitude compassionnelle, mon propre Moi va se comporter et évoluer différemment, sans même à ce stade tenir compte de l’effet que la réaction de l’autre peut produire sur moi. Il s’agit d’abord d’une relation de moi avec moi. L’intention que je décide de mobiliser me construit.

L’intention belliqueuse ou vindicative est présente en moi tout comme l’est celle de la compassion ou de la compréhension de l’autre. En choisissant de nourrir l’une ou l’autre de ces intentions, je décide de ce qui grandira en moi. La volonté de dominer ou la compassion ? Qu’est-ce qui me donne plus de joie et de paix ?

En d’autres termes, bien souvent, je ne suis pas « victime » des comportements de l’autre comme s’il s’agissait d’une fatalité. Ce mécanisme compulsif, consistant à nourrir l’une ou l’autre de ces intentions est très largement inconscient. Je suis a priori convaincu que ma position de victime cherchant réparation ou d’agresseur visant à imposer mon point de vue est la bonne, voire qu’elle est la seule possible.

Nous avons intégré ce mécanisme au fur et à mesure de nos expériences de vie depuis notre prime enfance. Si je me sens agressé, est-il plus sûr pour moi de répondre par l’agression ou de pardonner ? Suis-je plus en sécurité si je choisis l’affrontement ou la fuite ? Est-il plus confortable pour moi de renoncer à mes besoins pour mettre fin à un conflit ou de les imposer à l’autre ?

Ces automatismes sont comme des autoroutes de mon inconscient. A tel stimulus, je réponds par tel comportement. Tout en ayant la conviction que ce comportement est celui qui m’est dicté par les circonstances et qu’il est le seul ou à tout le moins le meilleur pour moi.

Ces comportements nous ont sans doute été utiles par le passé dans certaines circonstances. Mais en agissant ainsi de manière compulsive, il est fort possible que nous nourrissions des sentiments qui nous font souffrir. Nous génèrons inconsciemment notre propre souffrance tout en étant persuadés que la cause en est extérieure.

Nos sociétés modernes ont largement processualisé les conflits. Certes, le recours à un tiers pour trancher les conflits a constitué une évolution appréciable par rapport à la vendetta qui a pu prévaloir dans des sociétés anciennes (et qui est toujours présente dans certaines structures sociales). Toutefois, bon nombre d’entre nous prennent conscience de ce que le recours exclusif au droit ou à la figure du juge présente des limites étroites qui deviennent difficilement supportables.

Ainsi, un procès constitue pour les parties une forme de dépossession de leur maîtrise sur l’émergence d’une solution. Nous nous en remettons à un tiers, a priori extérieur à la relation objet du conflit, pour trouver une solution. Il y a quelque chose de profondément infantile à agir de la sorte. Nous recourons au juge comme les enfants au « pion » dans la cour de récréation, parce que nous ne nous sentons pas capable de résoudre le conflit sur base de nos propres ressources ou que la seule solution que nous envisageons serait de nature violente, alors que les normes sociales que nous avons intégrées ont tendance à la condamner. Nous acceptons comme réelle la fiction que représente le droit mais espérons des solutions bien réelles.

Mais si nous prenions conscience de notre propre capacité à provoquer une autre situation que celle dont nous souffrons, sans doute serions-nous plus enclins à prendre en main la résolution de nos conflits.

Pour être utilement mobilisé, je pense que le droit doit être au service de la réparation de la relation. Bien souvent, la question que le client apporte à l’avocat ou le problème que l’avocat apporte au juge ne touche pas au véritable enjeu du conflit. Il ne s’agit pas tant de savoir qui a tort ou qui a raison que de trouver un chemin dans lequel chaque partie se sent respectée et écoutée. Ainsi, la somme d’argent réclamée en justice signifie autre chose que des chiffres espérés au bas d’un jugement. Se cache bien souvent derrière ces chiffres le sentiment d’avoir été trahi, trompé, abusé ou tout simplement injustement traité. Il peut y avoir un désir de reconnaissance, la recherche d’une expression de gratitude, un besoin d’exister qui a été nié.

Bien sûr, je me garderai de généralisation abusives. De nombreuses personnes ne sont pas disposées à quitter la posture selon laquelle dans tout conflit il doit y avoir un gagnant et un perdant. Et pour ces personnes, sans doute une négociation classique ou mieux encore un bon procès constitueront des réponses adéquates. De nombreux avocats pourront les soutenir dans cette démarche et c’est très bien ainsi.

Mais je pense que toutes les personnes qui se sentent emprisonnées dans un conflit ou dans un procès, dont les ressources physiques, émotionnelles ou matérielles sont épuisées, trouveront dans nos propos un certain réconfort : une autre solution est possible.

Une solution fondée sur un travail de conscience, sur l’identification et le respect de ses propres besoins et de ceux de l’autre, sur la reconnaissance de ce que la relation a apporté de bon aux deux parties et sur la souffrance qu’elle a causée, sur la recherche de la manière la plus appropriée de mettre fin à cette souffrance.

Pour être à même d’accompagner une telle posture, les avocats sont appelés à compléter les compétences techniques dont ils disposent par des formations dans des domaines non juridiques. De la pratique de la méditation de pleine conscience à la communication consciente, en passant (pour ce qui me concerne) par la libération de sa relation à l’argent et les principes « Source », toutes ces compétences sont utiles tant au bien-être de l’avocat lui-même que du meilleur service rendu à ses clients.

Tous les praticiens du droit ne partageront pas mon point de vue, et c’est très bien ainsi. En revanche, je pense qui si l’on veut développer les modes dits « amiables » de règlement des conflits, on ne peut qu’encourager les avocats à effectuer un profond travail sur eux-mêmes et à accroître ainsi leurs compétences émotionnelles et relationnelles.

C’est ainsi que nous contribuerons, je le crois, à construire un système de justice pour aujourd’hui et demain.

 

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